Témoignages : avec un demi-siècle de recul

Avec un demi-siècle de recul

Souvenirs et reflexions

Comme les jours semblaient longs au camp. Que de pensées traversaient nos têtes pendant ces mois et ces années. Et combien de discussions pendant ces promenades le long des barbelés couverts de planches, dans ce petit chemin que nous appelions  » l’allée des soupirs « .
Pour nous autres, femmes antifascistes allemandes internées au camp, c’était surtout, dans le cadre du drame mondial, l’avenir de notre pays qui nous préoccupait. Notre peuple comprendrait-il la nécessité devant son propre destin d’en finir avec la honte du régime hitlérien et en trouverait-il la force ? Ou bien faudrait-il, pour que cela change, que notre pays soit d’abord complètement écrasé de l’extérieur ? Pourrions nous rentrer un jour dans notre patrie ? Et dans quelles conditions ? Ou resterions nous, pour toujours en pays étranger, des étrangères indésirables ?
C’était déjà assez dur d’être captives. Mais le pire pour nous était l’impossibilité de poursuivre la lutte antifasciste que nous avions menée avant et après l’avènement de Hitler, cette lutte que nous avions continuée dans l’émigration après avoir été obligées de quitter l’Allemagne. Il faut souligner que bien des anciennes de Rieucros et de Brens ayant quitté le camp avant la libération ont participé à la Résistance.

Le pommier

C’était un de ces matins, quand l’air a le goût du lait frais. Le ciel était très haut au-dessus de nos têtes, d’un bleu rayonnant et profond à la fois. Le pommier devant le bâtiment de la garde du camp, un arbre plutôt petit, noueux et tordu, était en pleines fleurs. Placé au bord de l’élévation du chemin principal de Rieucros, on le voyait de partout.
C’est difficile à expliquer, mais cette beauté, touchante et absolument pure au milieu de la laideur habituelle du camp, m’est restée inoubliable comme une grâce inattendue, comme une promesse, plus comme la certitude inébranlable que la vie continue et qu’elle est plus forte que toutes les polices et tous les bourreaux du monde. Quel réconfort, quelle joie !
Chaque printemps depuis lors, quand les arbres se couvrent de dentelles blanches ou roses et que les abeilles commencent leur danse autour de ces gigantesques bouquets, je me souviens de ce matin à Rieucros. Je sens de nouveau l’odeur des baraques, j’entends le grincement des roues du camion amenant de nouvelles internées, mais aussi les voix si familières de mes amies annonçant :  » La soupe !  » ou mieux encore :  » Le courrier ! « .
Des dizaines d’années se sont écoulées et tout vit encore en moi. Quand je raconte aux jeunes gens d’aujourd’hui comment on nous a forcées à vivre derrière les barbelés, les évocations de telles horreurs sont pour eux heureusement presque inimaginables, de même que les camps de la mort et les souffrances qu’y connurent tant d’être humains. Mais cette petite histoire du pommier tordu, soudainement en fleurs devant nos yeux avides de beauté, les touche. C’est elle qui les aide à comprendre ce que signifie être privé de l’essentiel nécessaire à chaque être humain, d’être forcé de vivre sans liberté.
A-t-il toujours son importance, le petit pommier de Rieucros ? Il me paraît que oui. Car avec l’espoir que l’Europe achèvera enfin d’exister désormais hors de la menace d’une nouvelle guerre, c’est la vraie liberté de l’homme que nous devons en même temps assurer. Cela aussi, sans doute, fait partie de la responsabilité dont nous nous sommes chargées devant nos compagnes du camp, qui ne sont plus et qui ne reverront plus jamais les printemps fleuris.

Lenka REINEROVA

Quand on s’embrasse comme çà

Cela fait déjà quelques années, j’assistais à une conférence syndicale à Prague. Un soir, il y eut un banquet pour tous les participants tchécoslovaques et étrangers. En m’asseyant, alors que je bavardais avec mes deux voisins, tout à coup je levais les yeux, poussais un cri et me mis à courir le long de la table où se pressait beaucoup de monde. En face de moi, une femme d’un certain âge fit la même chose, poussa un cri, et se mit à courir. Alors nous sommes tombées dans les bras l’une de l’autre. Quelqu’un derrière nous disait :  » Elles se sont sans doute connue au camp, quand on s’embrasse comme çà …  »
C’était vrai. Estella, de son vrai nom Teresa Noce, la député du Parti Communiste italien, et moi-même, étions ensemble au camp de Rieucros, dans les montagnes de Lozère, pendant les premières années de la guerre. Nous y étions, et maintenant nous avions la chance et le bonheur de nous rencontrer, vivantes toutes les deux. Mais combien de nous manquaient ? Nos filles polonaises, les femmes espagnoles et allemandes, et tant et tant d’autres.
C’est curieux, comme chacune d’elles est à jamais fixée dans ma mémoire. L’une avec son rire contagieux, l’autre avec sa haine farouche du fascisme, et de tout ce qui peut s’apparenter à cette honte de l’humanité.
Une autre encore, avec sa voix chaude et son regard courageux. Elles m’aident souvent, nos chères camarades du camp, mortes depuis près de trente ans. Chaque fois qu’il s’agit de prendre une décision importante, d’engager un pas principal dans la vie – et notre vie ne manque pas de telles occasions – elles sont présentes, nos chères compagnes assassinées. Elles sont là, près de moi, comme partie vivante de ma conscience, comme un engagement permanent de promesse de  » tout faire, vraiment tout, afin que jamais plus une jeune fille, une femme ne disparaisse derrière les fils barbelés d’un camp, pour que plus jamais il n’y ait, nulle part dans le monde, des êtres humains qui subissent l’horreur des camps de concentration « .
En pensant à vous toutes, je vous embrasse, mes anciennes compagnes.

Votre Lenka, Prague, 2 oct. 1970.

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