Témoignages : départ pour la mort

Départ pour la mort

26 août 1942

C’est à Brens qu’eut lieu cette tragique journée. Depuis quelque temps, nous savions que des menaces de déportation planaient sur nos soeurs antifascistes allemandes et polonaises qui vivaient dans une baraque proche de la nôtre. Nous nous préparions à toutes éventualités pour ce 26 août qui devait être le jour fatidique.
Chacune de celles qui l’ont vécu se souviennent des heures fébriles qui précédèrent, des entretiens émus avec nos soeurs allemandes, avec nos soeurs polonaises, de leurs ultimes recommandations en nous confiant leurs souvenirs les plus chers.

Chacune de nous ne peut oublier ce dernier soir, ces mains unies, ce chant murmuré  » ce n’est qu’un au revoir  » qui devait être hélas un adieu pour toujours.
Au petit matin, une nuée de policiers de l’extérieur accompagnés de la propre police du camp, des gardiens et gardiennes foncèrent sur la baraque 5, dénommée par les autorités  » baraque des politiques étrangères « .
A l’appel des noms, dans un silence solennel, celles qui devaient rester se massèrent en un coin, faisant un barrage de leurs corps à leurs compagnes menacées.
Au cri de ralliement prévu, nous nous précipitions toutes, hors de nos baraques, pour venir au secours de nos camarades. Les forces de police étaient là, entourant chaque baraque, prêtes à tout pour nous empêcher d’agir.
Mais notre volonté de défendre nos amies juives et communistes, que les autorités de Vichy livraient aux hitlériens, était inébranlable.
Durant quatre heures, les forces répressives qui durent en faire l’expérience furent tenues en échec. Au cours de la mêlée, deux de nos camarades polonaises s’échappaient quelques instants. Avec un courage inouï, elles se mutilaient volontairement les jambes pour tenter d’éviter le départ, car d’un hôpital même farouchement gardé, l’évasion est plus facile que d’un camp de concentration assiégé.

Il faudrait des pages et des pages pour relater ces heures de lutte, ce corps à corps avec la police de toutes ces femmes, de toutes ces mères qui poursuivaient au camp le combat pour la liberté, qui les avait conduites en ces lieux.
Mais aussi que de lâcheté, de violence haineuse chez ce commissaire du camp, chez ces policiers armés jusqu’aux dents qui suaient de peur devant ces femmes aux mains nues, chez tous ces suppôts du régime pétainiste qui se faisaient ainsi volontairement les auxiliaires des nazis.
Car, en août 1942, cette partie de la France n’était pas encore occupée ; elle ne le fût qu’en novembre. Elle se nommait même – ô dérision – la  » zone libre « .
Ces faits, comme tant d’autres semblables, montrent ce qu’il en était réellement. Nous n’avons pu, hélas, en ces heures douloureuses, avoir la loi. Clôtures, barbelés, gardes en armes qui entouraient le camp, policiers venus en renforts demeurèrent par la violence maîtres du terrain.

Mais ce qui demeura plus fort que tout, ce fût notre volonté farouche de remplir, jusqu’au bout, notre devoir de patriotes, notre devoir de solidarité internationale envers nos soeurs de combat.
C’est là, le sens des ultimes paroles d’une de nos compagnes que les gardiens tiraient à terre sauvagement par les cheveux, et qui s’arrachant brusquement de leurs mains, se dressa et s’écria, alors qu’elle était jetée brutalement avec ses compagnes – dont deux fillettes – dans le fourgon qui devait les emporter  » La France, ce ne sont pas ces valets, ces bourreaux, mais vous, nos soeurs qui luttez pour la liberté. C’est cet ultime souvenir de nos communs combats que nous emporterons dans nos mémoires. Vive la France et son peuple généreux.  »
Que des mesures répressives aient été ensuite prises contre un certain nombre d’entre nous, qu’importait ! C’était bien peu de choses à côté de l’horreur qui attendait les nôtres que personne ne devait plus jamais revoir.
Elles avaient fui l’hitlérisme. Elles étaient venues chercher refuge dans la France de 1936 qui continuait les traditions de lutte de notre histoire. Des traîtres à la Patrie, à la liberté, à la solidarité des peuples les ont livrées à l’occupant.
En commémorant leur souvenir, nous témoignons de ces réalités, en même temps que nous affirmons notre indéfectible attachement à la cause de la liberté, pour laquelle elles firent le sacrifice de leur vie.

Mais un jour …

Les jours et les semaines passent, journées grises et monotones, pénibles nuits d’hiver. Un des ces matins, particulièrement froids, alors que nous faisions la queue pour la soupe (c’est-à-dire pour quelques louches d’eau chaude), arrive la surveillante générale de police du camp. Chacune a conscience qu’il va se passer quelque chose d’important. Même les plus affamées abandonnent la queue pour la soupe et la louche retombe lourdement dans la marmite. S’agirait-il des registres de la Gestapo ? murmure Eva, blême de peur. Elle a le cœur si sensible et supporte si mal les émotions.
De suite la gardienne chef, mademoiselle Vallot répond à nos interrogations muettes.  » Quelques unes d’entre vous, dit-elle, vont quitter Rieucros « .  » Mais pour aller où ? « . Nos gorges se serrent à la pensée de la menace qui peut peser sur nos jeunes vies. Nos regards doivent traduire notre commune angoisse quand, raidie dans son uniforme noir, d’une voix blanche, mademoiselle Vallot poursuit :  » Nous ne vous livrons pas aux allemands « . Celles dont je vais lire les noms partiront dans une semaine pour Marseille et de là pourront quitter la France à bref délai (au cours de la guerre 39/40 quelques antifascistes étrangères résidant en France avaient pu obtenir droit d’asile au Mexique, ce qui leur permit d’échapper aux déportations massives qui eurent lieu à partir de 1942, celle de ce 26 août).
Parmi les noms appelés figure le mien.  » C’est merveilleux, me dit mon amie Tonka qui, elle, ne fera pas partie du convoi, c’est merveilleux que tu partes définitivement. Mais surtout fais bien attention de ne pas revenir « .
Le camp est devenu trop étroit pour y loger, avec les étrangères devenues indésirables, les françaises qui ne cessent d’arriver, d’où notre départ précipité.

Le départ approche

De fiévreux préparatifs commencent. Les surveillantes, qui ont sans nul doute reçu des consignes sévères, ne cessent d’aller et venir dans notre baraque, épiant nos moindres faits et gestes, nos moindres propos.
Elles n’en reviennent pas de notre attitude. Elles n’arrivent pas à comprendre pourquoi celles qui vont rester sont plus joyeuses que celles qui partent. Mais comment pourraient elles comprendre que nous éprouvons de la peine à la pensée que nous devons laisser ici dans la détresse nos chères camarades ? Comment pourraient elles comprendre que nos compagnes sont heureuses de nous voir quitter ce maudit Rieucros. Non, elles ne peuvent comprendre, elles qui n’ont pas hésité à s’enrôler dans cette méprisable fonction de garde-chiourme, quelle solidarité, quelle affection profonde lient toutes ces participantes d’un même combat.
 » Vous emportez chacune un peu de nous qui vivra en vous  » dit la petite Dina.  » Un peu de notre cœur restera ici avec vous  » murmure à son tour Hilda  » Avec vous, il continuera d’espérer pour la victoire de notre cause « .
 » Demain matin, à 6 heures, partiront 24 femmes  » annoncent les affichettes apposées dans toutes les baraques. Personne ne peut dormir cette dernière nuit. Pour la énième fois, Tonka et moi-même répétons nos mutuels conseils.  » Viens un peu hors de la baraque, puisque tu ne dors pas, ici l’atmosphère est pesante  » chuchote Aïda. Dehors il fait un froid glacial, mais nous ne le sentons pas, il y a tant de chaleur en nous ce soir.  » Que vas tu faire quand tu seras libre ou plutôt tout à fait libre  » m’interroge Aïda.  » Je ne sais pas encore, sans doute je reprendrai mon métier de journaliste, mais qu’importe, je ferai ce que l’on me demandera, ce qui sera nécessaire. Et toi ? « .  » Moi aussi, soupire-t-elle, je ferai n’importe quoi, je me sens si malheureuse, si inutile avec mes mains vides « .

Le dernier matin

Il fait encore nuit lorsque nous nous levons le lendemain matin. Dans le camp, un silence inhabituel règne. La neige, qui est tombée en abondance toute la nuit, ouate le moindre bruit. Toutes rassemblées, nous attendons l’ordre de départ. La camionnette à la bâche blanche est déjà là.
 » Chantons une dernière fois, ensemble « , propose Zoska qui entonne le chant des adieux. Bientôt le chant gagne l’ensemble du camp. Et, comme en écho, des baraques les plus lointaines, nous parvient l’au-revoir de nos compagnes.
Arrêtée au seuil de la baraque, Mlle Vallot se fige comme au garde à vous, tant lui en impose le spectacle émouvant de ces femmes qui se tiennent par la taille, dont les mains s’enlacent et dont les yeux expriment toute la noblesse et la pureté de leur combat.
Mais l’ordre est venu  » Rassemblez vous « . Il va falloir nous quitter. Dehors l’obscurité est toujours complète, et sous un ciel bas, la neige tourbillonne de plus en plus fort. Le moteur de la voiture ronronne impatiemment, c’est l’heure des derniers adieux :  » Demeurez en bonne santé « ,  » Saluez ceux qui sont dehors « .
Mes yeux ne peuvent se détacher de mes compagnes et mes pensées interrogent leur avenir  » Peut-être t’ai je entendu pour la dernière fois, Zoska ? Peut-être ne nous reverrons nous plus jamais, belle Manuella ? Et ton faible cœur Eva résistera-t-il ? Viendras tu nous rejoindre ? « . Ensemble nous avons vécu tant de choses, nous avons supporté la faim et la dysenterie, nous avons été interrogées par la Gestapo, nous avons enterré Pépé la folle et le petit enfant. Et voilà que mes yeux, que nos yeux à toutes, s’embuent de larmes.
Mais la voiture démarre. Nos compagnes nous font d’ultimes signes d’adieux. Nous les embrassons toutes du regard. Jusqu’au portail du camp nous apparaissent leurs visages de plus en plus lointains, un dernier mouchoir blanc qui s’agite dans la neige et le matin gris. Et nous parvient un dernier écho qui nous accompagnera, longtemps au cours des années que nous allons vivre  » Ce n’est qu’un au-revoir « .

Adieu au camp

Un an au camp
comme une suspecte
pourtant, j’étais toujours correcte.

Je suis une étrangère,
une simple ménagère,
mon homme est prestataire
en Algérie – v’là ma vie.

Maintenant, quelle chance, c’est décidé
on me redonne la liberté
comme prime pour bonne conduite.
Jamais punie, jamais en fuite
je respectait tout et entier
les lois du Saint fil barbelé.

Sage je faisais toujours la queue
soit pour le lait, soit pour dîner
ne me plaignais jamais, jamais
du surplus d’eau dans le manger.
Quel délice le bout de pain !
Le goût du choux, c’est mon béguin.

Et que de choses que j’ai appris !
La chemise de nuit au camp ici
se met huit jours. Pour l’autre semaine
on la met à l’envers sans gêne.
Et cela donne rapidement
une chemise propre, c’est épatant !

Oh, que de choses j’appris au camp
je n’ai vraiment pas perdu mon temps,
j’ai travaillé enthousiasmée
pour les services fil barbelé.
Comme volontaire chercher du bois
la première des premières, j’étais là, j’étais là !
Et pour le service de ménage
je suis à la page, oui à la page .
Quand on appelle  » Service du seau !  »
Je le vidais, tout comme il faut.

Je suis pour tenue convenable,
j’aime bien être irréprochable.
Pour cela je teins à me laver
tous les matins en habit complet.
Et j’ai horreur – autour de moi
tant de nudisme – fis ce qu’on voit !

Enfin, en sortant du fil barbelé
je suis au courant de plusieurs métiers,
car mon service de cabinets
est impeccable et parfait,
que je n’ai pas à craindre même à mon âge
le triste sort d’être au chômage.

Ainsi comme dompteuse de rats et souris
que j’ai dressés en centaines de nuits
les cirques mondiaux, chaque foyer
à genoux vont tous me demander
les trucs dont je me suis servis
à la baraque pendant les nuits.

Mais j’ai le désir de plus en plus
fort d’ici à emporter un vrai trésor.
C’est le célèbre, le bienconnu
le soi-disant vase de nuit :
il m’a servi de jardinière
il m’a servi de cafetière
pour la lessive également,
en un mot, oui c’est épatant !

Muni de ceci, je peux créer
quelque part mon humble foyer.

Je suis une étrangère,
une simple ménagère
mon homme est prestataire
en Algérie – v’là ma vie.

Marina Strasde, 10 nov. 1940

 

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