Témoignages : vie quotidienne

Vie quotidienne

Responsable !!!

Je vis un cauchemar formidable !
Je suis devenue responsable.
Oh, mes amies, cela signifie :
du matin au soir avoir des soucis.
Car chaque boulot et chaque scandale
tout, enfin tout ce qui tourne mal,
est à régler – et encore à l’amiable –
par la responsable.

Quand au poêle manque le charbon,
à cause des minuscules rations,
et les femmes grelottent et toussent,
à qui on s’adresse et qui l’on pousse ?
C’est l’estimable responsable.

Quand la grandeur du pain
fait du chagrin,
quand la soupe est trop liquide,
et les estomacs sont vides,
– malgré les navets –
à qui l’on se plaint d’un ton pitoyable,
à la responsable.

Quand les serviettes secrètes
sont incomplètes,
quand les chemises de nuit
ont couleur grise-écrue.
Et les chemises en échange
sont mouillées ou sans manches,
qui dérange-t-on alors ?
L’infatigable responsable !

Quand la distribution du sucre chez l’économe
de temps en temps étonne,
quand le café mélange – fantaisie
produit des ennuis
à cause du haut prix
on casse la tête d’une mine méprisable
à la responsable.

Quand les sabots sont volés,
les chaussons déchirés,
quand la vendeuse du tabac
n’est jamais là,
Si bol ou quart sont introuvables,
sur qui on tape ?
sur la responsable !

Pour obtenir un vase de nuit,
quand une cruche a disparu,
quand par le toit tombe la pluie,
quand on a peur des souris,
au secours on appelle la charitable responsable.

Mais quand elle demande des volontaires,
c’est le contraire.
Tout le monde fuit d’une vitesse formidable,
la responsable.

Et quant à la distribution du service,
ça c’est alors un pur caprice,
une invention invraisemblable
de la responsable.

Et l’heure de silence quotidienne,
quel phénomène
alors on la trouve insupportable
la responsable.

Quand à neuf heures on doit se taire,
et éteindre surtout les lumières,
alors on juge que la moins raisonnable,
c’est la responsable.

Et de l’autre côté,
elle court d’autres dangers :
la chef – surveillante, toujours en route
voit tout, elle sait tout et elle écoute,
et sans que l’on s’en aperçoive elle est là.
Et des réclamations en masse,
menacent la coupable responsable.

Et l’économe économise
seaux, torchons, balais et chemises,
et chaque demande qui lui est adressée
c’est un forfait
d’une exigeante, épouvantable responsable.

Pour ces vrais martyrs du camp,
élevez un modeste monument
avec l’inscription en charbon :
 » Aux maltraitées, aux malmenées héros
de Rieucros.  »

Marina Strasde, février 1941

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Une certaine fête des mères

L’espoir se faisait prometteur en ce printemps 1943.
Les nouvelles qui nous parvenaient, en dépit de l’isolement où nous étions tenues, annonçaient qu’à Stalingrad, c’était, pour l’envahisseur hitlérien, le commencement de la fin.
Cependant que dans le silence du soir qui précède la nuit, d’étranges bruits au lointain présageaient pour nous les combats des maquis.
A l’unisson de ces espoirs, de ces combats, nous avions décidé, luttant en cela selon les possibilités de l’internement, de participer à la cérémonie organisée par l’assistante protestante, à l’occasion de la fête des mères, et de la transformer en manifestation.
D’autant plus que le commissaire du camp voulait profiter de la circonstance pour montrer, à ces pairs comme aux autorités de Gaillac invitées, qu’il était plus, selon sa propre formule,  » le supérieur d’une sorte de pensionnat, qui le garde – chiourme d’un camp de sûreté nationale « .

L’assistante avait bien fait les choses. Un micro était à la disposition des internées dont certaines d’entre elles devaient chanter, dans les langues de leurs nations respectives, des berceuses aux accents du terroir.
Ces chants prenaient, en ce lieu, une étrange résonance face à ces mères arrachées à leurs enfants, et qui étouffaient leurs larmes mêlées d’émotion, de juste colère, d’indignation.
Quand arriva le tour de notre pays, la jeune Raymonde mit tout son cœur pour interpréter une vielle berceuse de France transmise, de génération en génération, pour endormir les tout-petits. Et plus de cœur encore, pour lancer à pleine voix cette finale inattendue  » Libérez les mères « .

Alors de ces centaines de femmes et de mères rassemblées entre les baraques, ce même cri, longuement répété  » Libérez les mères, libérez les mères  » s’éleva portant ses échos par delà le Tarn, jusqu’au long des rues de Gaillac, et des foyers d’alentour.
Ce ne fut pas l’apothéose espérée par la direction du camp, mais une débâcle complète de ces messieurs et dames, détalant à toute vitesse à en perdre haleine.
Les internées de Brens, victimes de l’arbitraire, de la répression vichyste, avaient une fois de plus montré qu’elles n’abdiqueraient pas, et que  » leur moral était à la hauteur de leur idéal « .

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